Lettres de miliciens… (2/6)

 

Photo B - miliciens grenoble lite

Lettres écrites par quelques-uns des 76 prisonniers miliciens qui seront massacrés, en une seule journée au Grand-Bornand, fin août 1944, après un jugement inique et expéditif.

Ils étaient Français. La plupart d’entre eux chrétiens convaincus et paysans issus de la terre savoyarde qu’ils aimaient. Le plus âgé avait combattu à Verdun… le plus jeune venait d’avoir seize ans.

La Sapinière donnera, tous les 8 du mois, les vingt lettres de ces miliciens, pour finir avec celle de Jean Bassompierre… La photo illustrant cet article est celle d’un jeune milicien fusillé à Grenoble.

Ces lettres, outre le mérite d’élever nos âmes, seront un utile devoir de mémoire pour nous aider à discerner l’amour de la haine.

1. Lettre de Jean Bondaz, Cultivateur, né à Armoy en Haute-Savoie, 20 ans. 

Mes chers parents,

Je joins encore un mot à la lettre de Charles (son cousin). Je vous en ai écrit une, je ne sais si elle arrivera (1).

Je pense bien à vous tous. J’ai beaucoup de courage car j’ai énormément prié pendant ces quatre jours de prison et après les petites tortures que nous avons subies je crois mériter le ciel sans purgatoire.

Bon courage à tous. Bon baiser à Odette, dites- lui que le ne l’oublierai jamais. Je prierai beaucoup pour vous, toutes les tantes et tous les oncles. Bons baisers à Bernadette.

Jean.

(1) Cette lettre est bien parvenue, elle se termine par cette phrase : « Je meurs en vrai soldat puisque j’en ai fait le serment. »

2. Lettres d’Aristide Challamel, comptable, né à Saint-Roch en Haute-Savoie, 23 ans.

Grand-Bornand, 24 Août 1944, An II de la Révolution nationale

Bien chère maman,

Cette lettre est la dernière que je vous envoie car vous avez su ce qui s’est passé. La Milice s’est rendue honorablement et les conditions de notre reddition n’ont pas été respectées par le vainqueur.

Je viens de passer devant la Cour martiale et je suis condamné à la peine capitale. La sentence est exécutable dans quelques jours. Je ne regrette rien car j’ai juré de donner ma vie pour mon pays que j’aime et pour lequel j’ai tout fait…

Je suis heureux de mourir car je ne pourrai pas vivre dans le monde qui s’instaure. Pendant ces cinq jours j’ai subi toutes les vexations qu’il est possible d’imaginer.

J’ai senti cette haine qui nous entoure tous nous miliciens et il m’est impossible de concevoir mon pays dans un semblable état d’esprit.

L’avenir vous dira si je n’ai pas eu raison…

Sachez que je meurs pour la France et pour elle seule, avec le sourire.

Aristide

Bien chers grands-parents,

Je viens d’être condamné à mort ainsi que Papa par la Cour Martiale des F.F.I. Les Miliciens se sont rendus dans des conditions honorables, conditions qui n’ont pas été respectées puisque nous devions être considérés comme prisonniers de guerre et avoir la vie sauve. Je ne regrette rien car je suis sûr d’avoir donné ma vie pour mon pays.

Papa (1) ainsi que moi vous embrassons bien fort.

Aristide

(1) Alexandre Challamel, Décolleteur, né à Saint-Roch en Haute-Savoie, 48 ans.

3. Lettre de Gustave Challande, cultivateur, 40 ans

Nous nous sommes rendus samedi à 5 h d’après accord avec les chefs de l’AS et nous devions être traités comme prisonnier de guerre mais ils n’ont pas tenu leur parole… Nos chefs s’en sont bien repentis… Nous sommes traités comme des bandits. Pour moi je n’ai rien à me reprocher, j’ai la conscience tranquille, soyez-en sûrs… Nous avons la visite des FTP, ils viennent exprès pour nous battre, c’est horrible à voir.

Pour moi je n’ai pas à me plaindre je n’ai encore reçu qu’un coup de poing. Ils nous traitent de tout, mais c’est loin de la vérité, nous ne leur avons pas fait le centième et encore de ce qu’ils nous ont fait et feront encore…

Les abbés nous ont donné des chapelets et nous avons déjà communié trois fois… Nous prions beaucoup même ceux qui ne priaient pas ; nous sommes tranquilles là dessus.

Patientez ensemble et au revoir tous ensemble au ciel et surtout élevez toujours comme vous l’avez fait les enfants, très bons chrétiens. C’est dans les malheurs que l’on est content : et je reverrai le papa et maman au ciel un peu avant vous. Je vous embrasse bien tous, surtout les enfants et au revoir au ciel.

(à suivre)

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